Estelle Lagarde, l'histoire d'une gouacheuse, mais pas que

 

De la haute joaillerie parisienne aux ateliers horlogers suisses, Estelle Lagarde s'est imposée dans l'art exigeant du gouaché. Entre résilience et quête absolue d'indépendance, découvrez le parcours d'une artiste entière qui a fait de sa liberté créative un manifeste.

Quel est votre parcours ?  

J'ai fait une école de bijouterie-joaillerie après ma 3e. Mes études ont duré 4 ans au total. J'ai passé mon CAP Art du bijou et du joyau, et ensuite j'ai passé mon Brevet des Métiers d'Art au lycée Amblard à Valence.

Juste après mes études, j'ai eu la chance de décrocher mon premier CDI chez Van Cleef & Arpels, au studio de création à Paris, en tant que gouacheuse. J'ai vécu un vrai rêve professionnel là-bas. J'allais vivre de ma passion ! J'étais entourée de gens plus talentueux les uns que les autres. J'ai énormément appris à cette période. Mais la vie parisienne ne me correspondait pas du tout en dehors du travail. J'ai très vite ressenti le besoin de revenir proche des gens qui comptaient à mon cœur. Alors, après un an et demi d'expérience, j'ai eu envie de revenir près des miens en Haute-Savoie.

J'allais démissionner, mais on m'a proposé une mutation en Suisse dans les ateliers d'émail et de peinture miniature pour cadrans de montres. J'ai évidemment accepté ! J'étais hyper enthousiaste, avec une envie d'apprendre débordante !

Malheureusement, cette expérience a viré au cauchemar pour moi. J'ai travaillé sur la même pièce à la chaîne durant 4 ans. J'ai également vécu du harcèlement au travail. Et à côté de cela, je vivais personnellement des choses très compliquées.

Tout cet engrenage m'a valu une énorme dépression, de très gros problèmes de santé physique et psychologique, et un violent burn-out. J'ai laissé traîner cette affaire 4 ans, jusqu'au jour où j'ai senti que je n'avais plus envie de vivre de nouvelles journées. Et que je m'en sentirais libérée si j'allais au bout de cette décision.

Dieu merci, lorsque j'ai eu cette pensée de détresse absolue, j'ai compris que j'allais vraiment très mal et que je devais prendre soin de moi. Alors j'ai mis tout en œuvre pour me sauver. Et reconnaître que j'allais très mal était déjà un énorme pas vers ma guérison.

Au-delà des traitements et de l'accompagnement psychologique, j'ai commencé par demander un licenciement, qui a pris quelques mois avant de se concrétiser. Le jour où j'ai reçu ma lettre et mon carton, je pleurais de joie. De libération ! J'ai eu l'impression que ma vraie nouvelle vie commencerait ce jour-là. J'avais 25 ans. Et pour tout vous dire, j'ai l'impression d'être née depuis ce jour.

Aujourd'hui, j'ai 32 ans. Et je vis tous les rêves les plus fous de ma vie. Je suis heureuse, en bonne santé, entourée, soutenue ! J'ai fait de moi et de ma vie ma priorité.

Cette expérience de détresse traumatisante est devenue ma force. Mon moteur. Je remercie aujourd'hui tous ces gens de m'avoir détruite. Ils ont éveillé à tout jamais l'être exceptionnel que je suis sur cette putain de terre !

 

Comment est né votre goût pour le gouaché de bijoux et d'horlogerie ? 

J'ai, avant cela, quand même toujours aimé dessiner ou peindre à l'acrylique, jeune.

Puis j'ai découvert le gouaché de bijoux lorsque j'avais 15 ans. Ce fut une véritable découverte pour moi, car je ne connaissais pas du tout l'existence de cette méthode de rendu et surtout de ce métier !

On nous expliquait à l'école que c'était une technique extrêmement dure à maîtriser et que les débuts de l'apprentissage étaient souvent laborieux pour les étudiants.

Puis, lorsque j'ai essayé, personnellement j'étais surprise parce que je ne ressentais rien de tout ça.

J'aimais la matière, je comprenais sa manière de vivre, j'aimais la précision, l'exigence que cette technique attendait de moi. Et finalement, j'avais l'impression de ne pas être mauvaise du tout parce que visuellement, ça ressemblait à quelque chose !

Ça a surpris mes professeurs, ma famille, mes camarades. Je pense qu'on a vu ça comme un « don », une sorte de grâce mystique. Personnellement, je ne crois pas du tout en cela. Ça me flattait, jeune, de croire que je pourrais être « l'élue » de quelque chose.

En vérité, je pense juste que j'avais une forme d'intelligence sensorielle sur la compréhension de la matière, de sa manière d'agir et de réagir.

J'ai toujours eu cette forme d'intelligence sur la capacité à percevoir, imaginer les volumes, la matière, les reflets, les ombres, les lumières.

 

 

Enfin... personnellement, je le vois comme une intelligence, car je sais que dans la société ou sur les bancs scolaires traditionnels, c'est très loin d'être le cas. Et quand bien même, lorsqu'on la reconnaît, celle-ci est très peu valorisée dans la société ! On a tendance à valoriser des formes d'intelligence très linéaires, logiques ou verbales, qui rapportent de l'argent. Le reste... on s'en fout.

Mais voilà... j'étais précise, patiente, consciencieuse, perfectionniste. Et j'ai toujours eu ça toute ma vie. Et finalement, ce sont les skills qu'il fallait avoir pour parvenir à gérer cette technique. Et le cumul de tout ça et de toutes ces compétences fait qu'on pourrait avoir l'impression que c'est un don.

Mais vous l'avez compris, je pense surtout juste que j'ai eu la chance d'avoir toutes les compétences requises qui se sont croisées à un moment donné, au bon endroit, pour donner l'impression au monde que c'était ça mon truc !

Mais c'est vrai que de me sentir si à l'aise et de prendre autant de plaisir à faire tout cela, ça a forcément créé en moi une passion et un intérêt particulier pour ce métier !

« Le talent », quand on gratte un peu, c'est souvent cette rencontre heureuse entre : une disposition naturelle (pour moi, cette facilité à « voir » les volumes), un environnement favorable (ma rencontre avec cette technique à 15 ans) et une structure de caractère (patience, conscience, perfectionnisme).

D'ailleurs, je pense qu'il sommeille en nous tous du « talent ».

 

Qu'est-ce que la création de LAGARDE représente pour vous ?

Pour moi, la création de LAGARDE, c'est l'aboutissement d'un rêve personnel. C'est probablement le reflet de ce que je suis. Car j'y mets mon âme, mon cœur, ma perception du monde, mon expérience et mon vécu dedans.

Mais LAGARDE, ça représente aussi et surtout ma liberté et un acte de survie.

C'est l'endroit où j'aime voler ! C'est mon monde ! Mon univers que j'ai créé de toutes pièces. Avec mes valeurs, ma vision, mon goût, mon art ! C'est un véritable accouchement personnel !

Même si j'essaie du mieux que je le peux de me séparer de cette dimension hyper personnelle et centrée sur soi de mettre au monde son propre bébé, finalement, ce serait un mensonge de vous dire que ce n'est pas le cas et que ce n'est pas le but de ma démarche non plus. Ce projet, c'est mon égoïsme et mon narcissisme, dans toute leur splendeur !

Je fais ce que je veux. Où je veux, comme je le veux, au rythme que je le veux, entourée de qui je veux. C'est l'endroit où je peux jouir au mieux de la liberté telle que je la conçois !

Je choisis les gens avec qui j'avance ! Et je n'ai personne à qui obéir ici.

Hormis à l'Urssaf. Qui me rappelle finalement tous les mois que je ne suis pas si libre dans cette histoire que ça !

Et finalement LAGARDE, au-delà du produit ou de l'art que je propose actuellement aujourd'hui, c'est sûrement et surtout, dans son fondement initial, plus un concept de liberté qu'autre chose.

 

 

Le produit n'est qu'un vecteur, un médium temporaire pour transmettre mon énergie du moment. Je ne les choisis pas n'importe comment non plus. Je vise toujours des domaines qui me passionnent, car je suis incapable de faire quoi que ce soit sans amour.

Aujourd'hui je vends de l'art, des bijoux, parce que c'est ce qui me fait vibrer là, actuellement, maintenant. Mais si demain il me prend l'envie de m'intéresser à la pomme de terre et que je noue un amour fou avec la patate, croyez-moi, LAGARDE ça deviendra un monde de patate ! Vous voyez le concept ?

Pour moi, c'est un espace de jeu infini. C'est le luxe ultime de réussir à rendre son travail aussi vivant et imprévisible que la vie elle-même. C'est une chronique vivante de ce qui m'anime.

En acceptant cette dimension « d'égoïsme » créatif, j'enlève toute la pression de devoir « plaire au marché » ou de rester figée dans une niche. Je suis en mouvement permanent.

La liberté comme pilier, l'authenticité comme moteur, la fluidité comme stratégie.

Finalement, je me rends compte que je cours après la liberté, surtout dans cette aventure entrepreneuriale. Je suis et je crée ce qui me fait vibrer dans l'instant présent. Tout simplement.

 

Y a-t-il un événement ou une collaboration particulière qui vous a marquée dans votre parcours ?

Bien sûr. J'en ai plusieurs, même. Mais une m'a particulièrement marquée. Il s'agit de la cérémonie du Ballon d'Or de 2022.

Je ne connais rien au football, non pas que c'est un sport qui me déplaît ! J'ai même du plaisir à le regarder, mais c'est vrai que je n'ai pas une passion particulière pour ça. En revanche, j'ai un frangin fan de football, et c'est par lui, finalement, que je suis cette discipline.

Puis, il y a 3 ans, j'ai rencontré une marque horlogère qui faisait partie des sponsors officiels du Ballon d'Or.

J'ai rencontré le CEO de cette marque sur un salon de joaillerie à Genève où j'exposais mes peintures, mes graffitis ! On se croise et il me dit : « J'adore ce que vous faites. Je crois que j'ai un truc de dingue à vous proposer. Je vous invite à passer à mon bureau la semaine prochaine si vous êtes d'accord. »

J'étais évidemment surprise et très curieuse de connaître ce qui se cachait derrière sa tête. Alors j'y suis allée !

Arrivée le jour du rendez-vous, il m'explique donc qu'ils sont sponsors du Ballon d'Or. Là, automatiquement, il se passe un truc dans ma tête. Je me dis : « Bordel, c'est pas possible. » Et je pense à mon frère. Il me dit : « Voilà, j'aimerais que vous fassiez une œuvre pour l'événement, ce que vous voulez. Vous avez carte blanche. Le seul but, c'est de mettre en avant les produits qu'on va offrir aux deux gagnants du Ballon d'Or ce soir-là. » Puis ils m'expliquent ensuite que je participerais à la cérémonie, à la soirée, etc.

J'étais sur le cul. Même si je n'aimais pas spécialement le foot, j'avais conscience de ce que représentait cet événement dans le monde du football. Aux yeux de millions de gens, d'adultes mais aussi d'enfants. Et là, j'allais pouvoir y aller, et en plus pour y faire mon art ! Je n'en revenais pas...

Je suis partie du rendez-vous, j'ai récupéré ma bagnole toute pourrie sur le parking du Mont-Blanc. J'étais en larmes. Je pense que j'ai pleuré tout le trajet, en me disant que ce n'était pas possible d'avoir vécu autant d'épreuves dans ma vie et que, d'un coup, je me retrouve dans l'un des événements les plus médiatisés au monde !

Évidemment, cette soirée était totalement hors du temps... J'avais envie de vivre un rêve. Alors j'étais allée me faire faire une robe spécialement pour la soirée, j'avais sorti mon premier bijou créé spécialement pour l'occasion ! J'ai vu de nombreux joueurs, entraîneurs. Mon arrivée en taxi, la traversée sur le tapis rouge ! Il y a eu l'arrivée des trophées en Formule 1 avec Esteban Ocon, j'ai vu et entendu Andrea Bocelli ouvrir la cérémonie, pris un verre à côté de Luis Figo, de Ronaldo, de Didier Deschamps, de De Bruyne et même de Damso et de tant d'autres !

Je ne connaissais pas ces gens, j'envoyais des photos à mes proches, en mode selfie, et ils étaient dingues ! C'est eux qui me disaient : « Estelle, mais lui c'est si, lui c'est ça ! » J'étais totalement perdue...

C'était très stressant et intimidant. Mais tout était somptueux ! Et mon œuvre était là. Au milieu de tout ça. C'est ce que j'ai le plus aimé dans cette histoire. 

 

 

Vous transmettez aussi votre savoir-faire à travers vos formations : qu'est-ce que ça vous apporte d'enseigner ?

Pour moi, au-delà de ce que cela me rapporte, que ce soit humainement ou financièrement parlant, je pense que c'est un devoir.

Les métiers artisanaux sont en danger absolu. Et pour les faire perdurer, il est de notre devoir de créer des vocations et de transmettre nos connaissances pour ne pas perdre toute la richesse artisanale que nous avons entre nos mains et qui est, pour moi, un héritage du passé très précieux !

J'ai sincèrement peur pour notre avenir.

J'ai du mal à imaginer que nos connaissances se perdent à jamais et, pourtant, chaque année, on perd de nombreux artisans avec l'arrivée de tous les outils digitaux et numériques qui existent sur le marché.

Ce qui m'énerve, c'est qu'on compare notre main-d'œuvre manuelle à une main-d'œuvre artisanale. Or, cela n'a rien à voir l'un avec l'autre. Et c'est ce qui tue ce que nous réalisons aussi.

Cette confusion est destructrice. L'artisanat n'est pas seulement de la « production manuelle », c'est une synthèse entre la technique, le temps long et une intention artistique. Réduire cela à une simple exécution, c'est nier l'âme de l'objet et le savoir-faire de celui qui le conçoit.

Nous avons besoin d'aides et, là, c'est ma voix d'artisane qui parle. Pas celle de gouacheuse. Parce que j'ai envie de soutenir tous mes confrères artisans dans l'évolution de ce monde ! Nous avons besoin que nos métiers soient mis en lumière, soutenus, et que des structures soient mises en place pour nous permettre de transmettre nos connaissances.

Le luxe à la française, ce sont nos artisans. Et je prie chaque jour pour que l'industrie du luxe arrête de faire des conneries dans leur production.

Cette industrie, c'est nous qui l'avons bâtie. Et aujourd'hui, on nous tourne le dos ou on nous appelle juste pour des questions marketing. Je trouve ça aberrant.

C'est sans doute le point le plus ironique et le plus douloureux pour moi. Le luxe « à la française » s'est construit sur le mythe de l'exceptionnel, de la rareté et de la maîtrise parfaite. Si l'industrie oublie que son prestige repose sur les mains de ses artisans, elle finit par vendre un produit vide de sens, une coquille marketing qui finira, à terme, par se retourner contre elle.

Ils commencent d'ailleurs à en payer le prix et, personnellement, ça me réjouit.

 

Vous êtes aussi artiste peintre : depuis quand vous êtes-vous mise à la peinture ? Était-ce avant le design de bijoux, ou après ?

Eh bien... Je dirais que je me suis professionnalisée après le design de bijoux. Et ce qui est drôle, c'est que c'est venu de manière assez naturelle, finalement.

Je faisais déjà du graffiti, de la peinture à l'huile et de l'art abstrait, mais c'était pour mon plaisir personnel au départ, en dehors du gouaché de bijoux. J'avais besoin de libérer mon énergie quelque part et c'est vrai que le graffiti me permettait de le faire.

Après avoir peint l'infiniment petit, j'ai besoin de me lâcher. Rien que pour décompresser de la concentration que le gouaché me demande toute une journée !

Comme je suis devenue ambassadrice de la marque Lefranc Bourgeois il y a 6 ans, c'est tout naturellement qu'ils m'ont proposé de m'accompagner plus loin dans mon art ! Notamment sur les grands formats. Puis après ça, il y a eu la toile XXL du Ballon d'Or, qui m'a permis de vraiment asseoir le truc dans mes activités.

Depuis, je réalise toujours des toiles en grands formats pour les grandes manufactures horlogères. Que ce soit pour de la décoration de boutique, d'usine, de cadeaux clients ou même d'événements ! J'ai aussi mon style dans cet art-là que je retranspose sur ma marque ! Ça fait partie de mon identité visuelle.

D'ailleurs, bientôt je vais faire un stage en carrosserie pour pouvoir peindre sur des voitures, des motos, des casques ! Mon rêve ! J'ai hâte de commencer !

En tant qu'artiste peintre, que cherchez-vous à retranscrire à travers vos œuvres ?

Une émotion ! Je pense !

J'ai envie que le reflet de ce que j'ai créé donne une émotion à la personne qui le découvrira.

Et d'ailleurs, pas besoin que ce soit une émotion positive. Elle peut aussi être négative. L'essentiel, pour moi, c'est qu'elle ait éveillé en vous une forme d'émotion, des interrogations, de la curiosité !

Si c'est le cas, alors ma mission d'artiste est accomplie !

Quelles sont vos réalisations en tant qu'artiste peintre ? Sont-elles exposées quelque part ?

Je ne réalise que des commandes sur mesure et je ne produis aucun stock.

Pour l'instant, c'est par manque de temps surtout. Car entre la marque de haute joaillerie, notre entreprise de formation et mon entreprise de sous-traitance, je n'arrête jamais !

Toutes les pièces que vous avez vues sont vendues et sont évidemment toutes uniques !

Mais restez à l'écoute, car je vais proposer des trucs de zinzins en 2027 ! Qui, pour l'instant, ne sont pas des commandes spéciales. Elles seront disponibles à la vente !

Quelles sont vos ambitions pour la suite ?

Ouf... eh bien, elles sont très grandes et en mouvance permanente.

Je pense que je pourrais écrire un très long texte sur cette question.

Alors, ce que je vous propose, c'est de le suivre avec moi directement sur les réseaux sociaux !

LAGARDE, c'est aussi ça. Il faut monter dans le train pour comprendre le voyage !