Alain Boggero, redonner un visage aux ouvriers

Source de la photo : https://www.la-seyne.fr/alain-boggero-au-pantheon/ Droits Réservés

 

Ancien ouvrier des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer, Alain Boggero peint aujourd’hui les visages de ses camarades, pour que leur mémoire ne s’efface pas.

Alain Boggero naît le 6 août 1950 à La Seyne-sur-Mer, au bord de la Méditerranée. Ses parents, d’origine modeste, ont quitté l’Italie du Nord en 1921 dans l’espoir d’y trouver du travail. Son père devient caréneur, sa mère femme de ménage. L’argent manque vite, il préfère les livres et le dessin aux terrains de foot. Très bon élève mais hyperémotif, il échoue au baccalauréat. Suivent trois années sans rien faire.

Puis, en 1971, il intègre les chantiers navals de sa ville, par « solidarité de classe », confie-t-il. Il est animé d’une forte loyauté envers les siens et d’une impossibilité de s’extraire de son milieu. À l’époque, se faire embaucher n’a rien de difficile. « Ils auraient embauché des manchots, à l’époque ! », se souvient-il. Il suffisait de se présenter.

Il se syndique et devient délégué du personnel. Porté par l’esprit de Mai 68, il pense d’abord pouvoir former les ouvriers à la révolution. Son propre syndicat le rappelle vite à la réalité. « T’es pas là pour changer la société, t’es là pour obtenir des avantages. » Devenu charpentier-tôlier, il soude des tôles d’acier, bloc après bloc, jusqu’en 1985.

Les conditions de travail sont dures et les accidents nombreux. Une pièce détachée d’une grue frôle un visage sans le toucher, mais sectionne dix doigts de pied. Deux ouvriers sont écrasés par un bloc de bateau, à deux cents mètres de son propre poste. Et il y a l’amiante, respirée sans le savoir pendant des années. « J’ai vu mourir une trentaine de gars que je connaissais, raconte-t-il. J’ai touché du doigt la misère humaine. »

 

"Le chalumiste"
Non daté, acrylique et enduit sur flyer, 21 x 15 cm / photo : JJGermain  /
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Son travail à la soudure ne l’intéresse guère. Il ne devient jamais tout à fait l’un des leurs. « Je n’ai jamais réussi à devenir un des leurs, c’est ce qui m’a causé le plus de mal », avoue-t-il. Ce qui lui plaît, c’est de photographier ses camarades en cachette, ce qui est interdit sur le chantier, de les croquer, d’écrire les lettres des plus vieux qui ne savent pas lire. « J’étais là en tant que chroniqueur, dit-il, pour voir et témoigner de ce que vivaient les gonzes, de leurs souffrances. Moi, mon truc, ça a toujours été la peinture, le dessin. C’est ça, ma vie. »

 

Fonds Boggero, photo non datée / photo : Alain Boggero / Droits Réservés

Puis vient la fermeture. Les chantiers ferment brutalement en 1985, et Boggero se retrouve dans la première charrette de licenciés. Il n’a jamais digéré la façon dont tout s’est terminé. Là où résonnaient les coups de marteau et la vie de milliers de travailleurs se dresse aujourd’hui un casino.

Face à ce vide, il choisit une reconversion aux Beaux-Arts de Toulon. Il y arrive avec une quarantaine de peintures déjà en poche et une certitude bien arrêtée. Il peindra les ouvriers. Là où l’administration du chantier ne voyait en eux que des numéros (le sien était le 6285G), Boggero leur rend un visage. « Avec ma peinture, dit-il, je veux montrer que les ouvriers sont des hommes de chair et d’os, pas de simples matricules. »

 

Photo d'agenda "détournée" sur lequel sont peints cinquante-sept portraits, «cinquante-sept histoires ou tranches de vie » : d’un côté, sont représentés les visages des camarades et, de l’autre, Boggero les « raconte » en quelques paragraphes d’anecdotes ou de témoignages. 

 

Il peint Émile, le visage brûlé par un accident de chalumeau, dont la mère meurt d’une crise cardiaque en ouvrant sa lettre de licenciement. Loulou, ses mains colossales et crevassées, jaunies par la nicotine. Le Che, secrétaire général de la CGT à la chevelure abondante, emporté plus tard par une maladie liée à l’amiante. L’Américain, ancien contorsionniste de cirque devenu la mascotte du chantier, prêt à faire le pitre pour un paquet de cigarettes.

Il peint avec le cœur, viscéralement. Sa règle est absolue. Ce que l’on a à dire doit l’être en une seule fois, de façon directe. S’y reprendre, fignoler, c’est déjà tricher. « En principe, je ne retouche jamais mes œuvres, dit-il. C’est à prendre ou à laisser. » Il pense à Soutine quand il dit cela. « On voit très bien que le type souffre. » Pour lui, « le peintre doit être un éclaireur ».

Ses premières œuvres sont peintes sur des affiches Decaux, des publicités de magazines, des chutes de contreplaqué données par un menuisier. En s’installant à Marseille en 1998, il découvre les cartons trouvés dans la rue, puis les flyers, pour utiliser moins de peinture et ne garder que ce qui l’intéresse dans les formes et les couleurs déjà là. Il façonne aussi, en collage, des journaux gratuits et des serviettes en papier chipées dans les vernissages, pour donner du relief à ses personnages. Rien n’est acheté, tout est récupéré, détourné. Autant de visages qui composent, carton après carton, une mémoire collective que plus rien d’autre, aujourd’hui, ne porte. Il compte désormais dix-huit mille pièces à son actif.

 

2019, sans titre, collage de papier mâché, 50 x 39 / photo : JJGermain / Droits Réservés

Son travail a depuis été exposé à l’Institut culturel italien et au Consulat général d’Italie à Marseille, à La Criée, et jusque dans les salles de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Un comble pour quelqu’un qui pensait que Mai 68 avait eu raison de cette même université.

Il n’est pas tout à fait seul sur ce terrain. Un autre peintre, à Toulouse, s’attaque aux mêmes sujets. « C’est un grand peintre, dira Boggero, mais le problème, c’est qu’il n’a pas mon vécu. » Dix-huit mille pièces, c’est peut-être là, au fond, la vraie matière de son œuvre. « La peinture est un cri », conclut-il.

 

Photo : JJGermain / Droits Réservés

 

Photo : JJGermain / Droits Réservés 

 

Photo : JJGermain / Droits Réservés 

La chute du titan

Non datée, acrylique sur carton, 129 x 101 cm
« Il est au milieu des chaînes et derrière, le titan se casse la gueule »
œuvre présentée au concours artistique Art & Risk organisé par l'Association française pour la prévention des catastrophes naturelles et technologiques


Photo : JJGermain / Droits Réservés

Fraternité

1995, acrylique sur contreplaqué, 50 x 65cm
« J’ai aimé les ouvriers et ils me le rendaient bien… Ils savaient que je les défendais. Je servais à tout. Des fois, ils venaient me voir parce qu’il fallait une lettre… pour le divorce… je servais à tout. Les plus vieux, surtout, qui ne savaient pas lire. Ils étaient entrés comme apprentis, sans passer par l’école… ce n’était pas leur truc. Le délégué du personnel, il servait à tout.
Au bout de dix-douze ans, les bateaux étaient faits par des jeunes, parce qu’il fallait être robuste. Et les trois quarts étaient allés à l’école… plus ou moins. La classe ouvrière était éduquée.»


Photo : JJGermain / Droits Réservés
« En principe, je ne retouche jamais mes œuvres. C'est à prendre ou à laisser. »